Les Dix Commandements (du voyage en voiture)

Petit guide à l’usage des petits scarabées expatriés qui ne savent pas encore ce qui les attend sur le terrain pendant leurs travaux avec les « organismes » en RDC.

Je me rends compte que je me suis mal présenté. Ou si peu. Bon. Je remédie à cela tout de suite.

Je suis (encore) en République démocratique du Congo d’abord parce que j’y ai occupé un poste de Chargé de Communication pour une agence des Nations Unies qui s’occupe d’un peu tout. Je te laisse deviner laquelle (ndlr : le premier qui trouvera la réponse se verra envoyer une photo dédicacée d’un sapeur de Kinshasa par voie électronique).

Bref. Toujours est-il que, dans le milieu humanitaire / développement, il s’agit du plus beau métier du monde.

On ne se casse pas la tête avec des cadres logiques, des résultats à atteindre et des taux de décaissement.

On n’a pas la frustration du chargé de programme qui voit tout ce qui n’a pas marché.

Notre matière première c’est le bénéficiaire celui pour lequel des contribuables ou des généreux donateurs du monde (« développé ») entier ont accepté de donner quelques sesterces. C’est un bonheur incomparable que de discuter avec eux, et de voir ce qui a effectivement changé pour eux, leurs espoirs, leurs craintes aussi pour l’avenir.

Mais voilà, le problème c’est qu’il faut ALLER les voir.

Et par ALLER, je veux dire que ce n’est pas la porte à côté. Et qu’en RDC, l’expression pas la porte à côté prend parfois tout son sens.

Tu peux rester jusqu’à quatorze heures dans une bagnole pour parcourir 70 kilomètres, et bouffer un ragoût de cafard avant d’aller te coucher.

Comme beaucoup de mes confrères, j’ai un peu d’expérience dans le domaine du voyage interminable en voiture. Le dernier s’est passé pas plus tard qu’il y a dix jours, alors que j’étais en mission avec UNICEF pour aller à Kikwit (ce nom dira quelque chose aux connaisseurs du virus Ebola) et à Djuma, dans la grande province du Bandundu, juste à l’est de Kinshasa.

De fait, j’ai pas mal de conseils à donner.

Ne trébuchez pas dans mes pas, mes amis, et suivez ces commandements qui vous seront ô combien profitables pour vos vies futures (en bref : faîtes c’que j’dis, pas c’que j’fais) :

1. Du son tu emporteras : faîtes dans la variété musicale.

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Ne subissez pas le même CD de Westlife pendant dix heures apocalyptiques (cf. lien plus haut).

Ne vous laissez pas entraîner pendant six heures par les chants évangéliques du regretté Alain Moloto.

Sachez dire stop au bout de la première écoute du best of de Jean-Claude Giannadda.

Prenez avec vous une dizaine de CD, un convertisseur FM pour votre iPod, un câble jack/jack auxiliaire pour votre téléphone – préalablement chargés avec une vingtaine d’heures de musique, /PUB/ de préférence l’intégrale de la Musique du Cinquantenaire des Indépendances éditée par RFI et Sterns Music (qui vous feront autant voyager que ce périple dans lequel vous êtes engagés) /PUB/

Ou sinon vous vous retrouverez comme moi à fredonner « Qu’il est formidable d’aimer » après l’avoir entendue une trentaine de fois en deux jours de voyage – parce que c’était la seule musique disponible (et que Radio Okapi ou RFI ne sont pas audibles dans certaines contrées).

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2. Cacahouètes et eau tu stockeras : Ne vous affamez pas.

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Prévoyez toujours des petits trucs à grignoter pour tromper la faim et de l’eau pour pallier l’inévitable déshydratation liée à la clim’ (voir plus bas).

Evaluez vos besoins dès que vous traversez un village – quelques bananes peuvent vous sauver la vie. Ou alors le fameux ragoût de cafard (cf. lien plus haut) sera pour vous quand vous arriverez harassés à la procure à minuit et qu’il n’y aura rien d’autre à bouffer.

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3. Avec une écharpe ton cou tu couvriras : Ne chopez pas une grippe.

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La climatisation est le péché mignon du chauffeur de la bagnole (comment ça « je généralise » ?). Ce serait bête de prendre froid et de tousser à vous en arracher les bronches.

D’autant plus que vous risqueriez de faire un combo « coup de froid suivi d’une malaria » qui serait franchement embêtant.

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4. L’appareil photo tu ne sortiras : Ne faîtes pas le mariole avec votre Nikon.

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D’abord les photos en voitures d’organisme sont vraiment pourries – il y a toujours une antenne qui traîne en plein milieu qui gâche tout. Et puis ça bouge dans tous les sens, il faut vraiment s’accrocher.

En plus, le seul moment où le chauffeur ralentit, c’est des endroits stratégiques (ponts, péages) – et vous risqueriez d’énerver inutilement les militaires qui pourraient y traîner. Tout ça pour un souvenir raté.

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5. Le cœur bien accroché tu conserveras : Restez zen.

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Oui, même quand votre équipage dépasse une voiture dans un virage qui est aussi un sommet de côte.
Oui, même quand le chauffeur du camion d’en face semble perdre ses freins.
Oui, même s’il y a un accident atroce qui se déroule juste sous vos yeux.

Faîtes confiance au chauffeur. Allez vous pouvez vous accrocher à la poignée au-dessus de la portière. Et freiner virtuellement.

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6. Converse aux pieds tu ne porteras : Ne glissez pas.

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Il y a des chances que vous deviez sortir de la voiture pour pousser un petit peu – si elle est ensablée ou embourbée.

Ce serait quand même bête de salir ce petit pantalon acheté spécialement pour « le terrain ». Pour les plus prévoyants, emportez, pourquoi pas, des bottes en caoutchouc. Toujours utile où que vous soyez.

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7. Un peu de ca$h avec toi tu prendras : Ne vous retrouvez pas dans une situation embarrassante.

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Il se peut que le seul moyen d’obtenir de l’essence ne fonctionne pas avec une carte bleue, et vu que le chauffeur a gaspillé tout le carburant avec la clim’, il va falloir en racheter à un moment donné.

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8. Pause pipi tu ne négligeras : Ne vous retenez pas.

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Sinon vous allez faire un travail pourri. Les traversées de village sont assez fréquentes, et il est franchement mal vu de « pisser à la fraîche » contre l’arbre de quelqu’un.

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9. Conversations soigneusement tu noteras : Soyez une boîte noire.

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Les conversations en voiture sont souvent celles où l’on apprend le plus de choses sur un pays et sur ses habitants, pour peu que vous ne soyez pas tout seul dans la voiture.

Ce sont à chaque fois de grands moments culturels où vous serez amenés à défendre l’indéfendable (l’inversion de la courbe du chômage, la place du français dans la culture mondialisée), l’occasion d’entendre des blagues plus ou moins drôles, de confronter vos croyances à celles de vos camarades de voyage.

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10. Chaque moment tu apprécieras : Ouvrez grand les yeux.

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Vous êtes venus pour ça, non ? alors prenez-en plein les mirettes : de la terre rouge du Bas-Congo à l’interminable plateau du Bandundu, de la forêt profonde de Walikale au majestueux fleuve Congo de Kisangani, il y a tellement de raison d’aimer la République démocratique du Congo que vous pouvez en oublier les neuf commandements précédents et apprécier le voyage en voiture.

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Crédits photo: Benoît Almeras-Martino, 2013 & 2014.

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